Les Jeudis de l’Angoisse (des Comics) #66

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Big Man Plans

Après un Jeudi pantagruélique le mois dernier consacré à une légende du jeu vidéo, il est temps de revenir à quelque chose de plus succin et plus en accord avec les racines de cette rubrique mensuelle. Je vous propose donc ce mois-ci un petit Jeudi consacré à un petit héros, mais comme à l’image de cette rubrique, petit ne veut pas forcément dire mignon : Non, le héros de cette bande dessinée a beau être un petit gars, il est tout sauf gentil et encore moins recommandable, bienvenue dans le monde de Big Man Plans d’Eric Powell et Tim Wiesch et après avoir lu les (més)aventures de ce botteur de cul modèle réduit, vous ne verrez plus jamais les gens de petite taille de la même façon.

Big Man Plans nous raconte l’histoire d’un nain né dans la campagne du Tennessee dans les années 1960 et 1970, moqué de tous pour son physique, il ne trouve de réconfort qu’auprès de son fermier de père et de sa petite sœur. Pour ce qui est de sa mère, c’est une autre histoire : Honteuse, elle quitte son père du jour au lendemain, laissant l’homme inconsolable qui devient alcoolique et meurt dans l’incendie de sa grange.
Notre héros se retrouve séparé de sa petite sœur, elle est adoptée, lui placé dans un orphelinat où il sera harcelé et frappé jusqu’à ce qu’il soit assez vieux pour s’en aller. A la sortie de l’orphelinat, on est en pleine guerre du Vietnam et il s’engage dans l’armée et se retrouve membre d’une unité spéciale où sa petite taille devient un atout, lui permettant d’infiltrer les tunnels des viêt-congs et de « faire le ménage » dedans. Surnommé « La Petite Mort », il est rapidement démobilisé après la découverte de l’existence de son unité et revient aux États-Unis.
Revenu au pays, sans ressources et complètement paumé, il enchaîne les bagarres et les plans foireux et fini inévitablement en prison. A peine entré, aussitôt sorti suite à la révélation de son cas, un « petit »homme enfermé avec des « grands », il reçoit une lettre d’une amie d’enfance qui va enfin donner un sens à sa vie : Il retourne donc au Tennessee afin de faire enfin quelque chose « De bien » de sa vie.

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Big Man Plans est une mini-série publiée en 2015 par Image aux États-Unis et Delcourt en France en 2016, scénarisé par Eric Powell et Tim Wiesch et dessinée par Eric Powell.

Les lecteurs de comics connaissent tous plus ou moins Eric Powell : Après un début de carrière en dents de scie durant laquelle il officie chez les principaux éditeurs de comics américains, principalement en tant que scénariste et cover artist, il atteint la renommée avec son creator owned The Goon, l’histoire d’un homme de main de la mafia d’une ville imaginaire, confronté à des créatures surnaturelles. pour cette oeuvre il recevra de nombreux prix, dont un prestigieux Eisner Award, l’une des plus hautes distinctions dans le monde des comics. Il multiplie les mini-séries depuis quelques années comme Hillbilly ou Chimichanga et a signé le scénario d’une série dérivée du film de John Carpenter, Big Trouble in Little China (Jack Burton dans les Griffes du Mandarin en France), publié en France aux éditions Réflexions.

Quand à Tim Wiesch, pas grand chose à en dire : Après avoir été directeur des ventes à l’internationale chez l’éditeur Dark Horse, il est à ce jour vice-président du développement chez le petit éditeur Oni Press. Big man Plans est son seul travail connu à ce jour en tant que scénariste de comics.

Le héros de Big Man Plans est assez typique des personnages créés par Eric Powell : Marginal, solitaire avec un goût prononcé pour la bagarre. On retrouve dans cette mini-série une ambiance années 70 très réaliste, emprunte de racisme et de violence rappelant les films de Quentin Tarantino ou de Rob Zombie, le personnage ressemblant d’ailleurs à s’y méprendre à une version modèle réduit du célèbre rockeur réalisateur. On suit donc la vie de ce personnage, qui ne sera d’ailleurs jamais nommé de toute l’histoire, et rien ne nous est épargné, du racisme de la campagne américaine, des horreurs de la guerre du Vietnam ou de la violence et de la loi du plus fort qui règne dans les orphelinats et les prisons américaines.
Malgré son penchant pour la violence extrême, notre héros continue de s’accrocher aux quelques leçons de vie positive que les quelques bonnes personnes qu’il a rencontré durant sa vie lui ont inculquées : Son père, cette fille qui le défendra contre des brutes et deviendra (à défaut) sa meilleure amie ou la vieille infirmière de son école, il s’accrochera tant bien que mal à ces bribes d’humanité pour ne pas dépasser la ligne qui le ferait plonger du coté de ceux qu’il déteste.

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Et c’est en cela que le personnage est réellement intéressant et touchant : Malgré un coté violent et désabusé, il s’accroche pour ne pas finir au niveau de ceux qu’il hait, malgré ses méthodes extrêmes, il y a toujours une justification, le « Big Man » n’agissant jamais gratuitement et ne faisant en fait qu’utiliser les mêmes méthodes qu’eux. Ce coté toujours « sur le fil » est en soit ce qui rend le personnage intéressant.

Par contre autant être franc, certaines scènes sont assez hard-core et les cœurs sensibles vont très certainement souvent détourner les yeux, l’apothéose étant une scène finale et sa révélation, insoutenable de violence raciste et barbare.

Big Man Plans est une peinture au vitriol de la société américaine (voir la société en générale), la façon dont elle traite ceux qui sont « différents » et malgré le fait d’avoir transposé l’action dans les années 70, reste malheureusement très actuelle… En quelques pages, on se prend en pleine face une réalité violente et sans concession et ça fait aussi mal qu’un direct dans les parties intimes.

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Et c’est ce qu’est Big man Plans, un bon coup là où ça fait mal, rapide et qui arrive sans prévenir, une lecture qui marque et dont certaines scènes restent durablement en tête après la lecture. On est plus proche de l’écriture d’un Garth Ennis que ce qu’Eric Powell nous livre habituellement et c’est franchement étonnant, dans le bon sens du terme.

Visuellement, l’artiste est au sommet, nous faisant même regretter qu’il se cantonne trop souvent au poste de scénariste : Les personnages sont de vraies gueules, des rednecks de la campagne aux soldats envoyés au Vietnam, le dessinateur nous brosse des portraits et des ambiances sales, sombres et directes en parfaite adéquation avec les thèmes et l’époque de son récit : Un carton plein qui font de Big Man Plans un récit compact scénaristiquement et visuellement irréprochable.

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Un petit mot sur la version française pour finir : Signée Delcourt, l’éditeur nous propose l’intégralité de la mini-série (soit 4 épisodes) plus un numéro spécial sorti à l’occasion de l’annual pour le Comic Book Legal Defense Fund, une association défendant les droits des artistes de comics ainsi que l’intégralité des couvertures alternatives et un extrait du sketchbook d’Eric Powell, le tout en hardcover et papier glacé : Un travail irréprochable, l’expérience de l’éditeur n’étant plus à démontrer.

Je me plains souvent que certains comics que je chronique sont trop court ou ne vont pas assez au fond de leur thème, dans le cas de Big Man Plans, ça se lit très vite et c’est tant mieux : Le récit est mené tambour battant, on est surpris des pérégrinations qui s’enchaînent assez vite et au final c’est aussi bien : On est pris au jeu de cette histoire et son héros à la fois attachant et badass aux méthodes extrêmes mais jubilatoires. Une lecture qui fait mal mais positive, abordant au travers d’un héros marginal à peu près tout ce que la société a de pire mais avec toujours cette petite lumière nous rappelant que même si nous évoluons dans un monde sans pitié, se raccrocher aux quelques bonnes leçons et expériences que l’on a, peut faire de nous des êtres meilleurs.

Big Man Plans, de Eric Powell et Tim Wiesch publié en mars 2016 en France par Delcourt.

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