Les Jeudis de l’Angoisse (des Comics) # 56

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Frankenstein : Le Monstre est Vivant

Les Jeudis prennent leurs quartiers d’été ! Ça ne signifie pas qu’ils disparaissent, juste une baisse de régime de la part de votre serviteur.
Comprenez par là que ma rubrique continue durant cette période estivale mais quid de longs articles ou de longs dossiers, juste de simples critiques d’ouvrages sélectionnés par mes soins et on commence très fort avec du culte, que dis-je, du mythique dans le monde des comics d’horreur.

« Body of a prophet
Hands of a snake
Mind of a devil
Walk among the fakes
As you perceive him
Hallowed be thy name
Into the blackness
Into the vein
All hail
Jesus Frankenstein »
Rob Zombie – Jesus Frankenstein extrait de l’album Hellbilly Deluxe 2: Noble Jackals, Penny Dreadfuls and the Systematic Dehumanization of Cool (2010)

Qui ne connait pas le fameux roman Frankenstein ou le Prométhée Moderne ? Écrit par Mary Wollstonecraft Shelley en 1816, cette œuvre majeure de la littérature gothique racontant comment le Docteur Frankenstein, scientifique fasciné par l’éventualité de créé la vie de toute pièce de manière scientifique va créer en assemblant des morceaux de cadavres un être vivant avant que celui-ci échappe à son contrôle.

La légende raconte que ce fut lors d’une nuit orageuse de 1816 en Suisse, alors qu’ils cherchaient un moyen de s’occuper, qu’un groupe de jeunes auteurs romantiques eurent l’idée d’écrire chacun une histoire d’horreur. Ce fut celui de Mary Shelley, jeune femme âgée de 19 ans qui remporta l’adhésion et fut ensuite enrichi et publié.

Le roman est écrit de façon originale : Plutôt qu’une histoire linéaire, il s’agit en fait de plusieurs récits qui se font références les uns aux autres, narrés par plusieurs personnages différents et créant au final un récit cohérent.

Plus qu’un simple roman, Frankenstein ou le Prométhée Moderne marque un tournant dans le monde de la littérature fantastique : Là où la plupart des romans du genre fantastico-horrifique de l’époque utilisaient plutôt le merveilleux et l’inexplicable pour installer un climat de peur, Frankenstein ou le Prométhée Moderne opte pour un point de vue réaliste, déjà au travers de sa narration, ponctuée de lettres datées lui donnant un aspect presque documentaire. L’autre aspect qui tranche singulièrement avec les autres romans de l’époque c’est l’approche réaliste et rationnel du récit, étonnement, ce réalisme renforce l’aspect gothique de l’histoire, la rendant plus terrifiante : Frankenstein ou le Prométhée Moderne est donc une nouvelle façon d’aborder le roman gothique et est donc une œuvre essentielle et charnière de ce genre littéraire.

Par la suite, le Docteur Frankenstein et sa créature vont devenir de véritables icônes de la culture populaire et le roman va être adapté en film, notamment en 1931, lorsque la créature sera interprétée avec brio par un inoubliable Boris Karloff puis par Christopher Lee en 1957 pour ne citer que les adaptations les plus mémorables.

La créature de Frankenstein va ainsi apparaître dans plus d’une soixantaines de films et devenir une icône de ce genre cinématographique.

En dehors du cinéma, Frankenstein et sa créature vont également apparaître dans des séries télévisée, des jeux vidéos et aussi des bandes dessinées.

L’une des itérations les plus mémorables sera une version illustrée par le légendaire dessinateur de comics horrifique Bernie Wrightson (dont j’ai déjà très souvent parlé dans cette rubrique), publiée en 1983 par Marvel Comics. Cette version illustrée reprend en fait le texte original de Mary Shelley (la version de référence de 1831), agrémentée de plus d’une cinquantaine d’illustrations dessinées par Bernie Wrightson.

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Couverture de la version française, publiée en 2010 par Soleil

La réalisation de ces illustrations prit plus de sept ans à Bernie Wrightson, il réalisa ses illustrations par amour du roman, il n’était pas payé et le fit uniquement par passion, les dessinant sur son temps libre.

Une seconde édition fut publiée par Dark Horse en 2008, en grand format, et les illustrations furent pour l’occasion scannées de nouveau à partir des dessins originaux.

En France, la version Marvel fut publiée par Albin Michel en 1984 et la version Dark Horse par Soleil en 2010, Soleil la réimprimera en 2017.

A noter que l’on peut voir les prémices du Frankenstein de Bernie Wrightson dans une histoire courte publiée dans le numéro 68 du magazine Eerie publiée en 1975 (publié en France par Delerium en 2014 dans le recueil Eerie & Creepy présente Bernie Wrightson), cette histoire intitulée The Muck Monster contient déjà la plupart des aspects graphiques qui feront la renommée des illustrations de Wrightson pour son Frankenstein.

La version illustrée de Bernie Wrightson fera date dans l’histoire des adaptations de Frankenstein ou le Prométhée Moderne : Déjà par l’atmosphère typique qui se dégage des illustrations de Wrightson, ces illustrations se veulent le plus fidèles possible au texte original, point de tête carrée ou de boulons dans les tempes pour la créature telle qu’elle fut popularisée au cinéma, Wrightson donne à la créature un aspect empathique, notamment au travers des expressions faciales, particulièrement marquantes pour le lecteur.

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La qualité et la lisibilité des des illustrations de Bernie Wrightson est indéniable

L’autre point marquant est l’aspect typique des illustrations de Wrightson pour ce livre : Les illustrations ont l’apparence de celles que l’on pouvait voir dans les livres du dix-neuvième siècle, dans un noir et blanc aux ombres hachurées, ces illustrations sont fascinantes de complexité et de détails, par exemple, la fameuse illustration représentant le monstre empoignant Victor Frankenstein dans son laboratoire est sans conteste une des illustrations les plus marquantes de cette œuvre mythique.

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Une planche mythique, dans laquelle le talent de Bernie Wrightson explose littéralement

Plus qu’une version illustrée, cette version de Bernie Wrightson est une véritable déclaration d’amour à cette créature légendaire et rarement un hommage aura autant d’impact dans l’histoire d’une œuvre populaire comme Frankenstein ou le Prométhée Moderne, cette version va vite devenir une référence, souvent citée.

Et il est encore plus étonnant qu’en 2014, une suite soit annoncée.

C’est en effet en 2014, chez l’éditeur IDW qu’est publiée le premier numéro de Frankenstein : Alive, Alive ! Voulu comme la suite officieuse du roman illustré par Bernie Wrightson, on retrouve ce dernier aux dessins ainsi que son ami de toujours Steve Niles au scénario. Plus que des collaborateurs ou des collègues de travail, Niles et Wrightson sont devenus de véritables amis, signant même plusieurs mini-séries chez IDW, Dead, She Said, The Ghoul et Doc Macabre.

C’est lors d’un de leur dîner habituel chez Niles que l’idée de donner une suite à Frankenstein est évoqué. Une fois Wrightson et sa femme partis, Niles commence l’ébauche d’un scénario qu’il propose à Wrightson quelques jours plus tard : Enthousiasmé, Wrightson l’approuve et commence à réaliser les ébauches et croquis des planches.

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Réduit à l’état d’attraction, la créature s’est trouvée une nouvelle famille

L’histoire de Frankenstein : Alive, Alive ! commence là où le roman s’arrête : Plusieurs années après avoir disparu au Pôle Nord, la créature est désormais une attraction de cirque, effrayant les spectateurs lors d’un spectacle de monstres. Il se remémore alors comment il en est arrivé là : Après s’être perdu au Pôle Nord, il tenta de mettre fin à ces jours en s’emprisonnant volontairement dans les glaces. Mais la nature elle-même ne semble pas vouloir de la mort de la créature puisque plusieurs années plus tard, il est réveillé par une éruption volcanique qui décongèle son cercueil de glace… Lassée, la créature décide d’en finir une bonne fois pour toute en se jetant dans la lave en fusion.

Mais la mort semble bien décidée à ne pas accepter la créature puisque, quelques temps après son suicide, une expédition menée par un certain docteur Inglés au Pôle Nord le découvre, prisonnier d’une coque de lave. Le bon docteur le ramène dans son manoir et en l’examinant, le fait malencontreusement tomber, délivrant la créature qui était en fait en hibernation. Le professeur se prend alors d’affection pour la créature et la prend sous son aile, l’éduquant et lui donnant pour la première fois l’impression d’être apprécié.

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Prisonnière de son sarcophage de pierre, la créature s’apprête à vivre une seconde naissance

Mais le bon professeur est-il vraiment ce qu’il parait ? Quel est le but exact de ses mystérieuses recherches ? Qui est cette jeune femme qui est maintenue prisonnière dans la cave du manoir ? Autant de questions qui vont pousser la créature à s’interroger sur les intentions du professeur, le véritable but de ses recherches ainsi que sur sa véritable nature d’être créé de toute pièce.

Contrairement à la version illustrée du roman, nous sommes bien en présence ici d’un comics, le seul point commun entre les deux œuvres étant la présence de Bernie Wrightson aux dessins. Et de ce cotés, Bernie Wrightson est au sommet de son art : Plus de vingt ans se sont écoulés entre ces illustrations et ce comics et les progrès et le talent de l’artiste sont indéniables, Frankenstein Alive, Alive ! est bien plus impressionnant visuellement que ne l’étaient les illustrations de 1984 : Chaque page de ce comics sont une véritable explosion du talent de l’artiste. Dans un noir et blanc aux nuances de gris, Wrightson signe sans conteste un de ces meilleurs travaux, chaque planche est une véritable œuvre d’art gothique, ni plus ni moins.

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La qualité du trait détaillé de Bernie Wrightson est incomparable

Malheureusement, en 2017, suite à des problèmes de santé Bernie Wrightson est forcé de prendre sa retraite… Sa santé se détériore de plus en plus et, ne se sentant plus capable de terminer Frankenstein : Alive, Alive ! il désigne le dessinateur Kelley Jones (la trilogie Batman Vampire, Sandman) pour lui succéder. Kelley Jones accepte immédiatement et fini donc les planches en utilisant les croquis préparatoires de Wrightson.

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Une des pages terminée par Kelley Jones, le trait de Bernie Wrightson reste malgré tout prédominant

Bernie Wrightson décède le 18 mars 2017 et ne vis donc jamais Frankenstein : Alive, Alive ! terminé…

Visuellement, à la lecture, on voit clairement la différence entre les planches de Wrightson et celles finies par Jones, néanmoins, la patte indissociable de l’artiste original reste flagrante, Jones n’essayant à aucun moment d’imposer son style, se contenant de « finir » les planches.

Pour ce qui est de l’histoire, le talent de Steve Niles pour instaurer des atmosphères et des situations lugubres est indéniable et son scénario est parfaitement dans la continuité du roman : On y retrouve le même genre de thématiques, de personnages et d’ambiance. De plus, la narration et les dialogues dans le style dix-neuvième siècle renforce cet aspect de lire une véritable suite au roman.

Je regrette juste le passage de l’incendie et son origine, pas assez explicite selon moi.

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Une des pages réalisées par Kelley Jones sur les croquis de Bernie Wrightson

Frankenstein : Alive, Alive ! est donc une grande réussite et connaissant l’amour que voué Bernie Wrightson à cette créature, il est juste regrettable qu’il ne put finir et voir cet ultime hommage publié…

D’abord sorti en quatre numéros en kiosque, les trois premiers numéros (réalisés intégralement par Bernie Wrightson) furent collectés dans une version reliée nommée Frankenstein : Alive, Alive ! Trio. Cette édition incomplète fut également publiée en France sous le titre Frankenstein : Le Monstre est Vivant Tome 1 chez Soleil. Par la suite, une édition complète comprenant le numéro 4 finie par Kelley Jones fut publiée sous le titre Frankenstein : Alive, Alive ! The Complete Collection : En plus de l’ultime numéro, cette édition comporte tous les dessins préparatoires de Bernie Wrightson, ainsi que toutes les couvertures, cette édition fut également publiée en France, toujours chez Soleil, sous le titre Frankenstein : Le Monstre est Vivant, Édition Intégrale en novembre 2018.

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Rarement un artiste aura était autant attaché à un personnage de fiction que celui de Bernie Wrightson avec le monstre de Frankenstein.

Bernie Wrightson aimait la créature de Frankenstein. Plus qu’une admiration, c’était une véritable affection qu’avait l’artiste pour ce monstre de légende et cette affection s’est ressentie tout au long de sa carrière : Des prémices dans The Muck Monster, dans les illustrations réalisées par pure passion du roman original et dans la suite écrite par Steve Niles, on sent à chaque page, dans chaque expression du visage de ce monstre torturé dessiné par Wrightson un véritable amour pour cet être incompris. Bien plus que toutes les autres adaptations du roman original, Wrightson restera à jamais l’artiste qui aura su le mieux rendre hommage à cette créature mythique et Frankenstein : Alive, Alive ! en est la plus éclatante des preuves.

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