Les Jeudis de l’Angoisse (des comics) #38

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Mars Attacks ! – Première Partie

 

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Il y a des œuvres dans la culture de l’imaginaire que l’on croit connaître ou qui ont une sorte de réputation un peu biaisée, soit par méconnaissance, soit par l’image qu’elle véhicule : Par exemple, pour la jeune génération actuelle, il y a de grandes chances que les super-héros soient encore pour un petit moment des personnages de films blockbusters et de dessins animés car c’est au travers de ces médias qu’elle les aura découvert, avant de (re)devenir des personnages de bandes dessinées, lorsque, je l’espère, ces jeunes spectateurs en fouillant un petit peu en découvriront les origines et ainsi les apprécieront d’avantage (ou pas, et passeront à autre chose, ce qui serait, selon moi, assez triste dans le fond). A travers cet exemple pas du tout engagé, j’en viens donc à parler du sujet qui nous intéresse en ce beau mois de décembre car Mars Attacks c’est ça, surtout hors des États-Unis : Quelque chose que l’on croit connaître, surtout grâce à un film qui en fait, ne symbolise pas vraiment l’univers qu’il adapte, voire le dénature complètement.
Vous l’aurez compris, vu le titre de cette chronique mensuelle, ce mois-ci les affreux martiens de Mars Attacks ont la vedette et quoi de mieux que le mois de décembre, période de joie, d’allégresse et de partage pour vous parler de chewing-gums, de cartes à collectionner mais aussi d’invasion martienne, d’apocalypse, de génocide, d’insectes géants, d’expériences sadiques et gores mais aussi et bien sûr de comics ? Non, franchement, je pense que c’est la période idéale !

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Comme je l’expose dans ma petite introduction, Mars Attacks est surtout quelque chose de connu outre-atlantique grâce au film éponyme de Tim Burton, dont je reviendrai un peu plus bas car beaucoup de monde, dont moi, a connu cet univers via ce film, en parler est donc un passage obligatoire que je vais donc rétrograder, en m’attaquant à cette saga de façon chronologique en commençant (logiquement) par le début, car Mars Attacks c’est surtout une fantastique collection de cartes à collectionner qui a su marquer durablement l’imaginaire collectif américain pendant des décennies. Retour donc aux années soixante, période où les extra-terrestres étaient encore des petits hommes verts belliqueux et pas encore des hydrocéphales gris se baladant à poil.

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Le producteur et distributeur des cartes à collectionner Mars Attacks est l’américain Topps.
Topps
est une firme américaine aux débuts et à l’histoire chaotique : D’abord exportateur de tabac sous le nom American Leaf Tobacco vers la fin du dix-neuvième siècle, la firme connait de grandes difficultés financières durant la première guerre mondiale, principalement car son principal fournisseur se trouvait en Turquie, la guerre limitant les exportations. Suite à la crise financière de 1929, les fils du fondateur de la firme, les frères Morris (les quatre fils de Shorrin Morris, créateur de la société historique) décident de complètement changer de secteur d’activité et de se consacrer à un nouveau marché : Celui du chewing-gum, à l’époque à ses balbutiements. Nous sommes en 1938 et la société Topps est officiellement créée.

Le secteur des confiseries est à l’époque en plein boum et de nombreux producteurs se partagent le marché. Afin de se démarquer de ses concurrents, en 1947 Topps a une idée simple : Distribuer ses produits accompagnés d’une petite bande dessinée, le premier sera le Bazooka Bubble Gum, un chewing-gum accompagné d’un petit comic-strip relatant les aventures de Bazooka Joe, un jeune garçon et sa bande. Aujourd’hui encore, le Bazooka est toujours vendu aux États-Unis.
Une autre collection de chewing-gums verra le jour quelques années plus tard mettant en scène un personnage de western très populaire à l’époque, Hoopalong Cassidy.

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En 1951, un homme du nom de Sy Berger, un vétéran de la seconde guerre mondiale passionné de sport, propose à Topps une nouvelle idée de produit : Des cartes à collectionner mettant en scène des stars du base ball. Topps produit deux premières séries de cartes en 1951, une sorte de jeu similaire à des cartes à jouer permettant de rejouer une partie de base ball. L’année suivante, Topps change son approche et sort des cartes exclusivement destinées à être collectionnées, chaque carte étant accompagnée du produit phare de la firme, un chewing-gum. Le succès est immédiat et fulgurant et Topps devient rapidement le leader du marché, sortant des cartes concernant d’autres sports comme le hockey ou le football, mais aussi dans d’autres domaines, comme le cinéma, les feuilletons ou des cartes à thèmes comme les monstres ou la science fiction, c’est au travers de cette diversification que Topps produit en 1962 une série de cartes emblématiques : Mars Attacks.

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L’idée vient tout d’abord à l’esprit de Len Brown un des créatifs de Topps, après avoir vu la couverture du comic Weird Science #16 dessiné par Wally Wood mettant en scène une invasion de martiens au cerveau proéminent et en scaphandre. Il présente l’idée à son collègue Woody Gelman et développent à eux deux l’histoire, puis demande à Wally Wood de dessiner les images : Wally Wood va donc les sketcher, puis Bob Powell va les terminer et ce sera enfin Norman Sanders qui se chargera de les mettre en couleur, la colorisation étant pour de nombreux fans un des points forts de la collection Mars Attacks.

6La fameuse couverture du Weird Science 16

La première et emblématique série de cartes est donc publiée en 1962 et c’est d’emblée un énorme succès : Contrairement à d’autres collections de cartes de l’époque, Mars Attacks ! propose de suivre une histoire complète, déclinée sur un total de 54 cartes, la numéro 55 étant une carte listant la totalité de la collection.
Les cartes racontent l’invasion de la Terre par une race de martiens particulièrement cruels et belliqueux. Des scientifiques martiens concluent que leur planète est sur le point d’exploser et que le meilleur moyen pour que la race martienne survive est de coloniser la planète habitable la plus proche, à savoir la Terre. Les martiens vont alors se mettre en chemin vers la planète bleue et commencer manu militari une invasion : Ils vont tout d’abord s’en prendre aux grandes capitales du monde, puis envahir la Terre, tuer le maximum de terriens et détruire tout ce qui est possible de détruire pour faire table rase de la race humaine et s’installer sur Terre.

 

Les martiens vont pour cela utiliser des rayons désintégrateurs, des robots géants et larguer un peu partout sur Terre des appareils permettant de faire muter des insectes en des créatures géantes. La collection de cartes détaille aussi bien les attaques spatiales, aériennes ou terrestre des martiens ainsi que leurs exactions sur la population terrienne.

 

Contrairement à ce que l’on peut voir dans le film, la première chose qui marque en regardant les cartes pour la première fois c’est la violence et le sadisme dont font preuve les martiens lors de leur invasion : Dans le film, ils sont montrés comme des êtres méchamment drôles, presque loufoques alors que sur les images des cartes, ils sont cruels, sadiques voir parfois carrément pervers.
Et c’est ce coté subversif qui dès la publication de la première série va poser problème : Treize cartes vont ainsi être complètement retouchées pour paraître moins choquantes. Les version non-censurées resterons confidentielles (seuls certains collectionneurs les possédèrent, ceux qui furent les plus rapides à les acheter avant qu’elles soient retirées de la vente en fait) jusqu’en 1984, date à laquelle un set contenant les 13 cartes dans leur forme originale sera publié, quelques mois plus tard, un set complet est lui aussi publié, contenant les 55 cartes, les 13 cartes non-censurées comprises.

13En haut, la version originale, en bas la version « retouchée »

En 1994, Topps publie de nouveau une réimpression du set original de 55 cartes, contenant en plus 11 cartes inédites, basées sur des concepts inutilisés de l’époque (la carte 56 étant d’ailleurs un hommage direct à la fameuse couverture de Weird Science #16) ainsi que 34 cartes supplémentaires nommées « New and original » étant en fait des dessins de différents artistes, pour la plupart de comics : On y retrouve des dessins d’artistes comme John Bolton, Simon Bisley, Geof Darrow, Mark Schultz, Charlie Adlard ou encore Sam Kieth.

 

De nombreuses autres cartes à collectionner estampillés Mars Attacks ! ont aussi été publiées ailleurs : Topps en a distribué des inédites, notamment avec ses comics Mars Attacks ! et les produits dérivés distribués par Screamin’ Products. Dernièrement, en 2012, Topps en a offert quatre inédites avec le artbook Mars Attacks : 50th Anniversary Collection, la même année, Topps republie de nouveau le set original, incluant deux sets inédits : Deleted Scenes et Guide To The New Universe ce dernier set consiste surtout en des artworks issus des comics produits par IDW en partenariat avec Topps.

 

En 2013, Topps sort une toute nouvelle série de cartes nommée Mars Attacks : Invasion. Ce set contient 95 cartes, avec une nouvelle histoire (les cartes 1 à 58), les suivantes étant différents sets, notamment des dessins d’artistes et des thèmes différents comme l’anatomie martienne.

 

 

En 2015, une troisième série inédite voit le jour, Mars Attacks : Occupation. Cette série contient 81 cartes, les 45 premières raconte une nouvelle histoire et les suivantes sont comme la série précédente, découpée en plusieurs sets de quelques cartes thématiques (Artworks, Dinosaurs Attacks ! Vs. Mars Attacks ! Etc.) pour compléter cette dernière série, un dernier set de 18 cartes est financé via Kickstarter et est distribué en 2016, Judge Dredd Vs. Mars Attacks !.

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Enfin, en 2017 afin de célébrer les 55 ans de la licence, Topps distribue une nouvelle série de 110 cartes nommée Mars Attacks : The Revenge. Cette série contient une nouvelle histoire sur les 55 premières cartes, les 55 suivantes étant des crayonnés et des versions encrés des cartes de cette nouvelle série.

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Interlude : Mars Attacks ! Le Film

Avant de parler des comics, il faut logiquement parler de l’adaptation cinématographique de Mars Attacks puisque les premières séries de comics sortiront peu avant et seront principalement créées pour surfer sur la future sortie du film.

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L’histoire est à peu de chose près la même que celle des fameuses cartes à collectionner : Des soucoupes volantes sont détectées en approche de la Terre, les martiens (même si dans le film leur provenance n’est pas très claire) envoie un message à la Terre dans une langue incompréhensible. Un scientifique réussi malgré tout à créer un traducteur et en conclu qu’ils viennent en paix. Une cérémonie d’accueil en grande pompe est donc mise en place mais tourne court : Peu après leur arrivée, les martiens se mettent à désintégrer les convives et commencent peu à peu à faire régner la terreur sur toute la planète en détruisant tout les symboles de la civilisation humaine, non sans une certaine ironie et un humour grinçant.
Certains humains résistent malgré tout et la solution pour mettre fin à cette invasion semble être aussi délirante qu’improbable.

La première idée d’adaptation filmique de Mars Attacks date de 1985 et c’est le scénariste et réalisateur Alex Cox qui la présenta aux sociétés Orion et TriStar Pictures. On lui demandera par trois fois de revoir son script, il abandonnera et le dernier jet sera rédigé par Martin Amis, ses multiples réécritures ne serviront finalement à rien puisque Orion et TriStar abandonneront le projet.

C’est ensuite au tour de Jonathan Gems, scénariste ayant souvent travaillé avec Tim Burton. Gems approche donc le réalisateur avec sa propre idée d’adaptation de Mars Attacks.
Nous sommes donc en 1993 et le scénariste propose alors deux scénarios : Un basé sur Dinosaurs Attacks ! (une autre série de cartes à collectionner de Topps distribuée peu après Mars Attacks !) et un autre basé sur Mars Attacks ! Burton écarte rapidement Dinosaurs Attacks !, trouvant l’idée trop proche de Jurassic Park sorti quelques années plus tôt. Burton trouve l’idée de Mars Attacks ! parfaite pour lui permettre de réaliser un film rendant hommage aux films de science fiction des années 50, notamment ceux de Ed Wood dont Tim Burton est un grand fan.
Burton conclu un accord avec Warner Bros et le studio acquiert les droits des cartes à collectionner.

La sortie est prévue pour l’été 1996 et le scénario de Gems est achevé en 1994, le film est alors budgété à 260 millions de dollars. Hors de question pour Warner de produire un film si cher, Jonathan Gems va alors réécrire le scénario une douzaine de fois afin qu’il rentre plus dans le budget du studio, à savoir 60 millions de dollars. Incapable de livrer un script pour ce budget, c’est finalement les deux scénaristes du biopic Ed Wood (une autre réalisation de Tim Burton, sortie la même année), Scott Alexander et Larry Karaszewski qui livreront le script final.
Le tournage, initialement prévu pour mi-août 1995 et finalement reporté à février 1996 et se terminera en juin de la même année.

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A la base, Tim Burton voulait que les martiens soient animés en stop-motion afin de rendre hommage au travail de Harry Harryhausen et donner au film un cachet plus «  rétro ». Burton croyait fermement en cette idée et avait déjà engagé Henry Selick, réalisateur du film L’Étrange Noël de Monsieur Jack pour superviser tout cet aspect du film. Néanmoins, Selick était déjà trop occupé à son adaptation de James et la Grosse Pêche : Burton engage donc Barry Purves qui durant 8 mois et une équipe de plus de 80 animateurs travaillera sur l’animation en stop-motion des martiens. Efforts inutiles puisque l’idée sera finalement abandonnée pour des raisons de délais de tournage et bien entendu de budget. Se sera finalement la société ILM qui se chargera des effets spéciaux du film, livrant des martiens en images de synthèse. Quant aux autres effets spéciaux, notamment les séquences de destruction, se sera le studio Warner Digital qui les créeront.
Des miniatures seront également utilisées, notamment lors de la séquence de destruction du Casino.

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Barry Purves posant avec une des figurines ayant servi pour les essais en stop-motion

Pour ce qui est des anecdotes de tournage, elles sont légion, le développement et la réalisation du film furent particulièrement chaotiques : Burton refusera que les dialogues des martiens soient sous-titrés, comme le voulait le studio et maintiendra cette idée jusqu’au bout. Le film devait originellement compter plus de 60 personnages et devait comporter des sous-intrigues se passant aux quatre coins du monde, notamment en Chine, au Japon, en Europe et en Afrique : Toutes ces sous-intrigues furent supprimées du script final afin de consacrer l’essentiel de l’histoire aux événements se passant aux États-Unis, le nombre de personnages fut donc réduit à 23.
Beaucoup d’acteurs prestigieux furent castés pour le film, notamment Hugh Grant pour le rôle du scientifique et Meryl Streep pour le rôle de la première dame tenu par Glenn Close. Le rôle du journaliste tenu par Michael J.Fox fut offert par Tim Burton à Johnny Depp, qui refusa catégoriquement.

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Le casting final a de quoi laisser rêveur : Jack Nicholson, Glenn Close, Pierce Brosnan, Danny De Vito, Annette Bening, Michael J.Fox, Natalie Portman. Il faut rajouter à cela tout un tas de seconds rôles assez croustillants, tenus notamment par Pam Grier, Jack Black ou le chanteur Tom Jones qui tient son propre rôle.

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La musique est quant à elle signée par un habitué des films de Tim Burton, Danny Elfman. Mars Attacks ! marque d’ailleurs la réconciliation entre Elfman et Burton suite à une brouille entre le réalisateur et son compositeur fétiche après le tournage de L’étrange Noël de Monsieur Jack.

L’adaptation sort donc le 12 décembre 1996 aux États-Unis, et sera loin de remplir ses objectifs : Le film aura au final coûté plus de 100 millions de dollars à Warner Bros (80 millions de tournage et 20 millions de marketing), et à la fin de son exploitation en salles dans le monde, le film aura rapporté un peu plus de 101 millions de dollars, soit à peine plus que ce qu’il a coûté.
Quant aux critiques, elles seront mitigées, le film divise et souffre de la comparaison avec Independence Day (enorme succès au box office), sorti la même année et utilisant la même thématique.
Pour Warner Bros, Mars Attacks ! est un échec…

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Personnellement, et comme beaucoup je pense, j’ai découvert l’univers de Mars Attacks au travers de ce film que j’ai par ailleurs beaucoup apprécié et que j’apprécie d’ailleurs toujours beaucoup, néanmoins, une fois que l’on s’intéresse au sujet, on se rend vite compte que le film a une optique et un ton diamétralement opposés à l’œuvre originale.
En effet, une fois que l’on a vu et que l’on est plus familier avec l’univers original (à travers des cartes mais aussi des comics, dont je reviendrai plus tard), on se rend compte que le film propose une ambiance, un ton et un humour qui n’a au final que peu de chose en commun avec les fameuses cartes : Là où les martiens des cartes ont un comportement belliqueux, violent, cruel et sadique, le film nous montre des êtres drôles, sarcastiques et avides de blagues potaches et de mauvais goût.
Plus qu’une véritable adaptation, le film est plus un moyen avoué qu’à trouver Tim Burton pour rendre hommage à tout un pan de la science fiction des années 50, le film est d’ailleurs truffé de multiples clins d’œil et références à de nombreux films de science fiction, notamment ceux d’Ed Wood.
Le film est donc, je trouve, une réussite mais ne caractérise absolument pas l’œuvre originale.

Plus que de simples cartes à collectionner, Mars Attacks est devenue une licence culte qui a pendant longtemps marqué l’imaginaire collectif américain : Surfant sur une imagerie directement issue des années 50 / 60 et celle de la guerre froide, les martiens cristallisaient la peur de l’époque, celle de l’inconnu et de la découverte de la conquête spatiale, ses possibilités et ses ramifications.

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Véritable icône de la culture populaire américaine, Mars Attacks n’allait bien sûr pas échapper aux déclinaisons en comics. Et les débuts furent, comment dire, pas vraiment concluant… Pour en savoir plus je vous donne rendez-vous le mois prochain pour la seconde partie de ce dossier consacré aux martiens les plus cruels de la science-fiction !

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