Des comics et des filles : Karen Berger, L’héroïne de Vertigo


Dossier publié sur ComicsBlog le 04/12/12

Au même titre que Jenette Kahn, autre représentante de renom dans le domaine des comics et de l’édition, Karen Berger fait partie de ces rares femmes qui ont su rester au sommet de cette industrie pendant une très longue période (trente trois ans de carrière chez le même éditeur, ce n’est pas rien) tout en témoignant constamment d’un intérêt et d’un amour sans faille envers des oeuvres d’auteurs qui sont depuis toujours la marque de fabrique d’un label tel que Vertigo.

On peut donc dire qu’avec son départ, une page se tourne, mais avant de fermer peut-être complètement le livre, revenons un instant sur cette carrière si intimement liée à la branche indépendante de DC Comics, et sur cette femme a qui l’on doit la publication de titres exceptionnels tels que The Sandman, V pour Vendetta, Y The Last Man, ou encore Preacher et Transmetropolitan pour ne citer que ces quelques exemples.

Karen Berger Vertigo

L’avant Vertigo

Les comics n’étaient pas forcément le premier choix de carrière de Karen Berger lorsqu’elle eut sont diplôme universitaire de littérature anglaise et d’histoire de l’art vers la fin des années 70. Elle se voyait plutôt travailler dans un musée ou dans le journalisme en tant que critique d’art, mais c’est son ami Marc (J.M.) DeMatteis qui lui parla d’une opportunité chez DC Comics, en effet l’éditeur Paul Levitz avec lequel il travaillait cherchait à ce moment là un assistant.

C’est elle qui décrocha le job, à une époque où DC sortait à peine de la tourmente appelée ironiquement DC Implosion et dont elle avait du mal à se remettre. Elle tentait alors de fidéliser sa clientèle au maximum en lançant le système du marché direct auprès des libraires et ainsi leur proposer un plus large choix de titres. Pendant deux ans, Karen apprendra les ficelles du métier de la part de son mentor jusqu’en 1981 où elle volera de ses propres ailes en tant qu’éditrice dans un genre qu’elle affectionne tout particulièrement (et qui sont d’ailleurs les racines même du label Vertigo), le fantastique et l’horreur. Elle débuta ainsi sur House of Mistery # 292 au mois de mai pour ensuite travailler sur Legion of Super-Heroes alors que Paul Levitz en devint le scénariste à partir du #294 l’année suivante. Pendant près de dix ans elle supervisera l’ensemble des numéros et mini-séries liés à ce titre, l’un des plus complexes et des plus denses de l’époque.

Amethyst v2 #01Durant cette période, on la verra également sur des titres Fantasy tels qu’Arion, Lord of Atlantis et Amethyst, Princess of Gemworld. Sur cette maxi série de 12 numéros, son travail de coordination entre Dan Mishkin etErnie Colon est salué et elle parviendra même à apporter un point de vue indispensable dans l’écriture d’une série où le personnage principal est une enfant capable de se transformer en jeune femme. Selon ses propres dires, Amethyst fut l’oeuvre dont elle était la plus fière au début de sa carrière en tant qu’éditrice. Mais Karen apportera également sa contribution sur d’autres titres tels que Blue Beetle, sans parler de Wonder Woman en 1987 lorsque George Pérez s’occupait de l’Amazone. Et bien que tout au long de cette période Karen se soit beaucoup impliquée sur des titres dits de super héros, elle n’en a jamais pour autant oublié sa grande passion pour les séries plus sombres et torturées, telles que Saga of the Swamp Thing dont elle deviendra l’éditrice à partir de 1982, et où elle donnera les pleins pouvoirs au génie d’Alan Moore et qui l’inspirera également dans le développement d’autres séries cultes dans la décennie suivante.

Saga of the Swamp Thing

London Calling

A la fin des années 80 Karen Berger va s’intéresser de près à toute une génération d’auteurs britanniques, et elle n’aura aucun mal à les embaucher, la politique de DC concernant les droits d’auteurs et des royalties étant très favorables vis à vis de son concurrent Marvel.
Elle se rend donc à Londres en 1986 pour démarcher bon nombre d’auteurs, alors qu’Alan Moore et Dave Gibbons, oeuvrent déjà pour DC, c’est ainsi qu’elle arrive à convaincre Neil Gaiman, Brian Bolland, Steve Dillon, Jamie Delano, Brendan McCarthy, Glenn Fabry, Peter Milligan, Grant Morisson ou encore Dave McKean.

Grant Morrison et Karen Berger

Karen est en effet tout de suite séduite par la perspective totalement différente que ces auteurs apportent à ce médium, bien plus irrévérencieuse et subversive que ce que les auteurs américains osent amener à la même époque.
On parle alors de British Invasion, et Karen va ainsi être l’interlocutrice privilégiée de ces auteurs travaillant sur des titres beaucoup plus matures que ce que DC a l’habitude de publier, Alan Moore sur Saga of the Swamp ThingNeil Gaiman sur The Sandman et Black Orchid (avec Dave McKean), Grant Morrison sur Animal Man,Jamie Delano sur HellblazerPeter Milligan sur Shade, the Changing Man

Ce nouveau souffle créatif va pousser les exécutifs éditoriaux de DC, Jenette Kahn et Dick Giordano à réfléchir sur une nouvelle ligne de comics, beaucoup plus mature et conforme aux dogmes du Comic Code qui imposait déjà l’annotation « Suggested for mature readers » sur la couverture de certains titres. Ils pensent tout naturellement à Karen pour diriger ce projet.

Dick Giordano et Karen Berger

Vertigo ou le Bergerverse

C’est en rentrant de son premier congé maternité que Karen fut interrogée sur la manière dont elle voulait développer les titres dont elle avait la responsabilité. L’idée de créer une filiale indépendante vit le jour rapidement et comme une évidence, dans un contexte d’effervescence et de renouveau où d’autres éditeurs comme Dark Horse et Image essayaient également de sortir leur épingle du jeu.

vertigo_logo

Le marché également très propice favorisa la création de ce nouveau label et Karen misa sur l’aura de ses auteurs et la qualité de leur création. Son but fut clairement d’amener sur le marché une nouvelle variété d’oeuvres, tout d’abord influencées par les premières amours de l’éditrice : les EC Comics et autres House of Mystery, pour ensuite développer des sujets plus politiques, engagés ou encore controversés, où l’ultra-réalisme et la violence a une fin totalement justifiée et sert totalement le propos de l’oeuvre.


Vertigo
 va devenir progressivement une valeur sûre et un gage de qualité, un label qui explosera également de nombreuses barrières dans lesquelles restait enfermée l’industrie de la bande-dessinée américaine.
C’est ainsi que le lectorat étranger se mit rapidement à plébisciter les titres de ce nouvel arrivant, de l’Angleterre à l’Allemagne et l’Italie en passant par le Brésil et bien sûr la France, représentant au total pas moins de 10% des lecteurs du label.
Mais ce qu’a également réussi Karen Berger, c’est d’amener un public féminin à lire des comics, des séries telles que The Sandman (dont la moitié du lectorat est féminin), Hellblazer, Preacher ou encore The Books of Magic furent dès le départ très plébiscitées par les femmes.

En 2007, elle lance le label Minx, destiné à un lectorat féminin mais qui ne trouvera pas son public et s’arrêtera au bout de 12 numéros.

New York FourVerront ainsi le jour sous ce label des graphic novels tels que The New York Four de Brian Wood et Ryan Kelly, Emiko Superstar de Mariko Tamaki et Steve Rolston, ou bien Token d’Alisa Kwitney et Joelle Jones.

Conjointement, l’éditrice fera tout son possible pour embaucher le plus d’artistes féminines possible, on citera Jill Thompson, Pia Guerra, Rachel Pollack, G. Willow Wilson, Amy Reeder, et Becky Cloonan.

Son grand respect et sa confiance pour les auteurs ont fait que les plus grand noms de l’industrie ont un jour travaillé avec elle, parmi eux Brian Azzarello, Brian K. Vaughan, Garth Ennis, Bill Willingham, Jason Aaron, Warren Ellis, Matt Wagner, qui ont toujours vanté la qualité de leur collaboration avec l’éditrice.
Le nom de Karen Berger est donc indissociablement lié à celui de son label, symbole d’une qualité éditoriale jamais remise en cause depuis vingt ans.

Son départ dont les raisons sont encore inconnues et qui est prévu pour Mars 2013, met donc logiquement en danger cette branche de DC, déjà mis à mal par le départ de Paul Levitz en 2009, l’arrivée des New 52 et l’intégration de nombreux personnages de l’univers Vertigo dans celui de la maison-mère.

Bon nombre d’artistes ont témoigné leur tristesse sur les différents réseaux sociaux depuis que l’annonce de son départ a été faite, comme si l’industrie tout entière regrettait déjà la contribution majeure que cette femme a su lui apporter, favorisant ainsi à lui donner ses lettres de noblesses. Comme le dit si bien JH Williams III sur son compte Twitter : “Les comics ont besoin de Karen Berger”.

2 commentaires sur “Des comics et des filles : Karen Berger, L’héroïne de Vertigo

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    1. Yep, grâce à toi je me suis aperçue de mon erreur que je vais m’empresser de corriger : il existe bien The Minx de Milligan et Phillips sorti chez Vertigo, mais en 1998. Rien à voir avec Minx le label dont tu parles et dont je souhaitais parler également à la base… Je comprenais pas pourquoi les dates variaient selon mes sources, maintenant j’ai compris ! ^^

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