Shocking…

Ces lycéens britanniques qui ne savent rien de la Shoah

Par Jean-Baptiste Allemand

Un livre scolaire britannique (shho/sxc.hu)

Il s’appelle Mike (le prénom a été modifié), il a 18 ans. Un des meilleurs élèves en français de sa classe, très réfléchi, perfectionniste à souhait, il veut devenir traducteur plus tard. Mais voilà, la Shoah, il ne connaît pas. Jamais entendu parler.

Cette lacune énorme, je l’ai remarquée en travaillant, durant mon séjour en Irlande du Nord, dans deux écoles d’une petite ville du centre du pays. En tant qu’assistant en langue française, j’épaulais les profs de français en prenant des petits groupes d’élèves et en leur faisant bosser à l’oral.

J’ai principalement travaillé dans ce qu’on appelle une « grammar school » au Royaume-Uni, en résumé une école réputée dont certaines sélectionnent les meilleurs élèves dès l’âge de 11 ans. C’était le cas de la mienne, si cotée que de riches familles de Hong-Kong y envoient leurs enfants pour leur scolarisation. J’y avais, à chaque cours, deux élèves de 16 à 18 ans, bien éduqués, sages, pour la plupart intéressés par la langue française.

Paris et Londres, c’est où ?

Le pied, quoi. Mais il y a aussi des jours où j’ai eu les boules. Comme cette fameuse journée où je décide de parler du Front national, pour coller avec le thème du racisme qu’on me demande d’aborder. Sur la feuille que je présente, la célébrissime phrase de Le Pen sur le détail de l’histoire. Je pose une question à Mike, qui me répondra donc avec un air ingénu : « C’est quoi, les chambres à gaz ? ». Oh my God.

Il y a d’autres concepts basiques, comme la démocratie ou le capitalisme économique, sur lesquels l’ensemble de mes élèves ont complètement bloqué. Un cas isolé au Royaume-Uni ? Pas vraiment. D’autres assistants français ont eu les mêmes surprises que moi, cette fois en Angleterre. Comme la découverte d’élèves de 15 ans incapables de situer Paris et même… Londres sur une carte. Manifestement, quelque chose ne va pas dans l’éducation britannique.

Au Royaume-Uni, le « national curriculum » constitue le niveau de connaissances minimales que doit avoir un élève, à différents stades de sa scolarité. A partir de 14 ans et jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire (où l’élève passe l’examen GCSE, généralement à 16 ans), c’est le parcours à la carte qui domine.

Ils peuvent zapper l’histoire dès 14 ans

Parmi la dizaine de matières que l’élève suivra, quelques-unes seulement sont imposées. Les autres sont choisies dans une liste par l’élève lui-même, selon ses souhaits et ses capacités. Sur le site du curriculum nord-irlandais, on explique que cette restriction « laisse plus de choix et de flexibilité aux jeunes ».

Parmi les impondérables figurent l’anglais, les maths, les sciences, le sport… mais pas l’histoire et la géographie, qui sont en option. Dans mon ancienne école, elles ont donc été reléguées au rang des matières facultatives, en compagnie de l’art et du design, des technologies de l’information et de la communication, de la musique, des sciences de la nutrition ( ! )…

Après le GCSE, ceux qui le veulent peuvent suivre deux années scolaires supplémentaires (A-levels), et cette fois-ci, ils choisiront d’étudier… trois ou quatre matières seulement.

J’aurais tort de cracher sur le système sans évoquer son bon côté : l’hyperspécialisation des parcours scolaires, qui permet de développer des facultés hors du commun. Celui qui choisira de poursuivre dans les arts sera servi : j’ai été littéralement bluffé par les créations picturales, théâtrales et musicales de mes anciens élèves. A côté de ça, les gribouillis et fausses notes des collégiens français (je m’inclus dedans) font peine à voir.

L’Holocauste n’est qu’un « exemple »

Mais voilà, le faible nombre de profs d’histoire dans le staff -deux sur cinquante profs- est une indication : la plupart des élèves ne se gênent pas pour lâcher la matière dès qu’ils le peuvent. Lize, l’une des profs de français, explique :

« Le niveau des élèves en histoire est terrifiant… Mais ça ne fait pas spécialement débat au sein du staff. »

Mais puisque l’histoire est quand même obligatoire jusqu’à 14 ans, qu’apprend-t-on alors ? Dans le tableau des sujets à aborder pour un prof nord-irlandais, l’Holocauste n’est pas vraiment incontournable. Non imposée, son étude est suggérée comme un « exemple » parmi d’autres, pour illustrer « le comportement éthique ou non éthique de personnages historiques ». Manifestement, le prof d’histoire de Mike a choisi un autre exemple.

« Ils n’ont d’yeux que pour leur île, ils se foutent du reste », avançait un de mes collègues assistants. Trop auto-centrée, l’éducation britannique ?

En tout cas, en France, on peut se réjouir d’avoir une école qui met bien davantage l’accent sur l’ouverture au monde et à la culture générale. Quoique… En janvier dernier, la réforme du lycée a rendu optionnelle l’histoire-géo en terminale S. Optionnelle… Ça vous rappelle rien ?

Source : Rue 89

8 commentaires sur “Shocking…

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  1. C’est typiquement le genre de chose qui me fout les boules. De plus en plus je me rends compte qu’autours de nous, de plus en plus de lacunes historiques et culturelles chez les jeunes. Je l’ai d’abord remarqué quand MOI, face à nos anciens, je me suis souvent senti très cons sur certains sujets, des sujets qui mériteraient d’être traités, de bonne heure et de façon approfondie. Et c’est de pire en pire. Le brevet est donné, le bac est de plus en plus simple et les jeunes ont désormais le droit à une médaille quand ils l’obtiennent… et surtout on a un suivi pédagogique et un système d’orientation de m****. J’en connais peu qui en fin de lycée avaient une idée précise de leur objectif de carrière, la plupart partent à la fac « le temps de savoir ce qu’ils veulent ». C’est aberrant.

    Je pense que je vais relayer ce témoignage coup de gueule.

  2. Je pense que c’est aussi à nous, parents, d’apprendre aux gosses ce que le système éducatif n’est plus capable d’enseigner. Parce qu’entre le révisionnisme de certains profs d’histoire (dans certaines écoles privées par exemple) ou les sauts dans le temps et l’omission de pans entiers de l’histoire faute de temps justement pour boucler l’année scolaire (à cause des grèves, des arrêts maladie, etc), c’est peut être à nous de nous intéresser sérieusement au programme de nos enfants et d’en parler avec eux.
    Il en est de même avec la culture, elle se transmet. Il y a des choses que je sais, mais que je n’ai jamais appris à l’école.
    Le problème avec les jeunes c’est leur manque flagrant de curiosité. Ils ont pourtant un outil inestimable, Internet, et ils ne s’en servent que pour chatter ou aller sur Facebook.
    De nos jours, l’école ne fait plus tout. Moi en ce moment par exemple, j’ai beaucoup de mal avec la méthode d’apprentissage de la lecture pour mon petit. Ils apprennent des mots par coeur. Je vois pas en quoi ça va les aider à apprendre à lire. De mon côté j’essaie de lui apprendre la méthode B-A BA, mais ça fait déjà beaucoup de travail pour un petit bonhomme de 6 ans… c’est pas normal.

    1. Alors là totalement d’accord, une grande partie de ma culture vient de la documentation personnelle, qu’elle soit directe (livres, documentaires…) ou indirecte (oeuvres littéraires, télévisuelles ou cinématographiques…), mais malheureusement aujourd’hui pour moi, la télévision c’est devenu de la sous-culture, de l’idiotisation, et tout le monde est vissé devant… (sauvons Arté!)
      Quand à internet, c’est un outil qui offre des possibilités extra-ordinaire, mais qui est simplement utilisé comme extension de cette idiotisation omniprésente. C’est triste.

      Enfin concernant la méthode d’apprentissage de lecture au « par coeur », rien ne me dépite autant. Quand je dois faire faire ses leçons à mon neveu (6 ans aussi), et qu’il est incapable de lire un mot hors du contexte dans lequel il l’a appris, j’ai envie de pleurer.

  3. C’est aberrant! Qu’une grande nation comme l’Angleterre, pourtant en guerre contre l’Allemagne, ait pu décréter que l’histoire et la géographie soient en option, est une bêtise sans nom! Comment les nouvelles générations vont elles avoir conscience du monde qui les entoure? Comment vont-elles comprendre les subtilités d’un discours ? Les raisons qui poussent les dirigeants à la mondialisation? Et surtout comment vont elles comprendre qu’il y a des évènements qui constituent de véritables cicatrices pour notre civilisation et que pour ne pas en avoir de nouvelles, il faut avant tout ne jamais oublier et combattre les doctrines xénophobes et racistes en ce bas monde?

    1. Les erreurs du passé nous permettent d’éviter des erreurs futures. Hors là, on oublie totalement les erreurs du passé. J’ai envie de dire : « all of this has happened before, and will happen again. »

  4. J’ai lu très en biais, mais enfin bon, en matière de Shoah, je ne sais pas si en France on est bien placé pour critiquer les anglais ou d’autres nations. Notre passé sur cette période devrait nous inviter à plus d’humilité…

  5. Cet article n’est pas une critique du système éducatif anglais, mais un constat de ce que les jeunes apprennent au lycée en Histoire : quasiment rien ! Parce que cette matière n’est malheureusement pas du tout mise en valeur. C’est le système anglais qui est comme ça, par contre, l’auteur de cet article démontre bien que celui-ci permet aux jeunes lycéens britanniques de développer des aptitudes (notamment artistiques) chez ces mêmes élèves, alors que chez nous, nous en sommes encore à faire des gribouillages en Terminale Option Histoire de l’Art (et je sais de quoi je parle).
    Il n’y a pas de système qui soit mieux que d’autre. Sauf que faire l’impasse sur certains pans de l’Histoire peut s’avérer problématique, voire dangereux. Et cela vaut pour n’importe quel pays d’Europe concernant cette période.
    Tu as raison, notre passé est loin d’avoir été glorieux, et je considère qu’à notre époque actuelle, on est carrément borderline dans certains domaines (montée du FN, dérapages médiatiques de nos dirigeants, homophobie), mais encore une fois, nous en sommes les seuls responsables et à la fois les seuls capables de changer ces comportements.
    Qui d’autre peut le faire ?

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